“Hamas 101″ avec Jean-Françcois Lépine

Lettre à l’ombudsman de Radio-Canada

Monsieur,

Le 22 novembre 2012, l’émission Désautels a invité le journaliste de Radio-Canada Jean-François Lépine à donner des explications sur les origines et les objectifs du Hamas. Regrettablement, lors de cet entretien intitulé “Hamas 101″ ce vétéran des affaires étrangères a dressé un portrait du Hamas truffé d’erreurs, de fabulations et d’omissions.

D’entrée de jeu, M. Lépine affirme erronément que le fondateur du Hamas, Ahmed Yassine, a été assassiné au début des années 90, soit à l’époque de la conférence de Madrid et des accords d’Oslo, alors qu’il a été éliminé par Israël en 2004 en représailles à la campagne d’attentats-suicides du Hamas contre la population civile israélienne.

Yassine, était le « leader d’une opposition très féroce à l’endroit de l’occupation israélienne », prétend M. Lépine.  En fait, le journaliste multiplie les euphémismes comme si le véritable objectif du Hamas lui était imprononçable. « L’objectif de tout temps, c’est de créer un État palestinien sur le territoire ancestral des Palestiniens, ça c’est leur objectif premier », affirme-t-il, sans noter que ce même territoire est également la terre ancestrale des Juifs, ou encore, « un mouvement qui par la violence, entre autre, veut provoquer la naissance d’un État palestinien sur le territoire d’Israël, en fait, et sur les territoires occupés par Israël ».

Or, la charte fondatrice du Hamas ne s’embarrasse pas d’euphémismes et de circonlocutions. Citant les Protocoles des sages de Sion, faux antisémite destiné à présenter les Juifs comme les ennemis du genre humain, la charte affirme sans ambages que le Hamas aspire à la destruction d’Israël et des Juifs eux-mêmes, où qu’ils se trouvent. « Israël existe et continuera à exister jusqu’à ce que l’islam l’abroge comme il a abrogé ce qui l’a précédé », lit-on dans le prologue de sa charte. De plus, le Hamas inscrit cette lutte dans celle du « mouvement de la résistance islamique » mondial, lequel aspire, toujours selon la charte,  « à l’accomplissement de la promesse de Dieu, quel que que soit le temps que cela prendra », c’est-à-dire, la réalisation eschatologique du Jour du Jugement qui passe par la destruction des Juifs : « Le Prophète, qu’Allah le bénisse, a dit : ‘Le Jour du Jugement dernier ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les Juifs, quand les Juifs se cacheront derrière les rochers et les arbres. Les rochers et les arbres diront, O Musulmans, O Abdallah, il y a un Juif derrière moi, viens le tuer. »

Non content d’obscurcir les motivations anti-juives et l’objectif destructeur du Hamas, M. Lépine se fait l’écho de « théories » voulant que « les services secrets israéliens ont collaboré à la naissance du Hamas en finançant indirectement, par des sources indirectes, sa naissance pour nuire à l’OLP, à l’époque, qui était le mouvement dominant, qui est encore une peu… le descendant  de l’OLP, le Fatah, sont encore, un peu, au sein du monde palestinien, la force reconnue par la communauté internationale ».

Or, Israël n’a jamais financé directement ou indirectement le Hamas. M. Lépine fait ici écho à des théories du complot indignes d’un journaliste sérieux. Au début des années 1970, les islamistes palestiniens ont fondé la Mujama al-Islamiya (Association islamique), association entièrement pacifique et en apparence apolitique qui prodiguait des services sociaux à la population gazaouie. La Mujama, qui construisait notamment des écoles, des bibliothèques et des clubs de jeunesse, était reconnue par l’administration israélienne comme un organisme de bienfaisance mais ne recevait aucuns fonds du gouvernement israélien. Ce n’est qu’en 1987, soit au début de la première intifada, que la Mujama al-Islamiya devint le Ḥarakat al-Muqawamah al-Islamiya  (Mouvement de la résistance islamique, mieux connu sous l’acronyme arabe HAMAS) qui commettra sa première attaque contre Israël en 1989 en enlevant et assassinant deux soldats israéliens qui se solda par la première arrestation d’Ahmed Yassine.

En outre, en identifiant le Fatah comme le descendant de l’OLP, M. Lépine dévoile sa profonde méconnaissance de l’histoire du conflit israélo-arabe et de la scène politique palestinienne. Le Fatah a été fondé en 1959 par Yasser Arafat. L’OLP a été fondée  en 1964. Le Fatah est aujourd’hui la plus importante faction au sein de la confédération de groupes palestiniens, mais en aucun cas son descendant. De même, M. Lépine a tort d’affirmer que le Fatah a reconnu Israël. C’est l’OLP qui a signé les lettres de reconnaissance mutuelle et non le Fatah, qui comme d’autres factions au sein de l’OLP (le Front populaire de libération de la Palestine, par ex.) ne reconnaît pas Israël et dont la charte continue d’appeler à la destruction d’Israël.

Enfin, en décrivant Gaza comme une « prison à ciel ouvert », M. Lépine ignore que les Gazaouis peuvent quitter Gaza via le poste frontalier égyptien de Rafah, travestit la nature du blocus partiel de Gaza pour enrayer l’armement du Hamas (jugé légitime et légal par le comité d’enquête sur l’arraisonnement du Mavi Marmara institué par le Secrétaire général de l’Onu)  et d’autres factions djihadistes et fait sienne une expression tirée de la rhétorique militante pro-palestinienne.

Pour toutes ces raisons, nous croyons que les propos de M. Lépine, loin d’informer le public sur le Hamas, contreviennent aux normes d’exactitude et d’équilibre de Radio-Canada.

Meilleures salutations,

David Ouellette
Directeur associé, affaires publiques (Québec)
Le Centre consultatif des relations juives israéliennes